Fashion Geek MBA
Fashion GeekMBA · Module 7 · Opérations · 6 étapes

Piloter les projets et la charge

Trop de projets ouverts, des échéances qui glissent, une équipe pleine à 100 % et des urgences qui passent devant tout. Ce chapitre donne cinq outils pour reprendre la main : limiter l’en-cours, travailler en sprints, prévoir avec l’historique, garder de la marge et trier par coût du retard. Tu les pratiques sur l’équipe digitale de Kumo, une marque française de baskets, et sur un studio de contenus éducatifs à huit projets clients.

Huit projets, la même équipe
S0Semaine
0Livrés · 8 ouverts
0Livrés · 3 ouverts

Même capacité, même travail total, et même sans perte liée au changement de contexte : en ouvrir moins à la fois fait livrer plus tôt.

Commencer45 min · niveau école de commerce
avancement des huit projets
01

Limiter l’en-cours

Arrêter de commencer, commencer à finir

Un studio qui ouvre ses huit projets en même temps a l’air de tout faire avancer. En réalité, chaque projet attend son tour plus longtemps, et chaque passage d’un dossier à l’autre coûte de l’attention. Gerald Weinberg estimait en 1992 qu’une personne sur deux projets perd environ 20 % de son temps en changements de contexte, et environ 40 % sur trois. Mais un seul projet à la fois n’est pas non plus la solution : quand le client tarde à valider, l’équipe attend. Cherche le bon nombre de projets ouverts.

Un tableau à colonnes avec quelques cartes ; une figurine déplace une carte.
Le studio de contenus. Huit projets clients de 30 jours de travail chacun, une équipe qui produit 10 jours de travail par semaine. Une partie du temps, chaque projet est bloqué en attente du client.
8
40 %
Délai moyen–
Dernier livré–
Capacité utile–
ouvre les huit projets en même tempstrouve, à 40 % d’attente client, le nombre qui livre le plus vite en moyenne
Semaine de livraison de chaque projet
Cas réel · 2004-2005

Le Kanban naît dans une équipe de maintenance de Microsoft

David Anderson reprend une petite équipe de Microsoft chargée de petites évolutions logicielles. Les demandes s’empilent, les délais s’allongent, les clients internes se plaignent. Plutôt que d’embaucher, il limite le nombre de demandes en cours à chaque étape et ne laisse entrer une nouvelle demande que lorsqu’une autre sort. Les délais de livraison chutent nettement et l’équipe livre davantage, sans effectif supplémentaire. Il en tire la méthode Kanban appliquée au travail intellectuel.

À retenir : on accélère un flux en le limitant, pas en le remplissant.

Source : David J. Anderson, Kanban: Successful Evolutionary Change for Your Technology Business, Blue Hole Press, 2010, chapitre 4.

Une règle simple. Une colonne « en cours » limitée, par exemple à deux projets par personne. Tant qu’elle est pleine, on aide à finir au lieu de commencer.

Le lien avec Little. À débit égal, plus il y a d’en-cours, plus le délai est long : c’est la loi de Little, détaillée dans le chapitre lean.

02

Travailler en sprints

Montrer tôt, corriger tant que ça coûte peu

Scrum découpe le travail en sprints d’un mois au plus : on planifie, on produit, on montre le résultat au client lors de la revue, puis l’équipe fait sa rétrospective. Pour un projet client à date fixe, l’agilité ne fait pas disparaître la date. Elle change ce qui bouge : au lieu de tout livrer à la fin et de découvrir les écarts trop tard, on découvre les changements tôt et on arbitre le périmètre. Le client du studio veut un parcours de formation en 12 semaines. Compare trois façons de le mener.

Une équipe autour d’une table ronde avec un sablier au centre.
12 semaines, 100 points de travail. En chemin, le client découvrira environ 30 points de changements. Un changement coûte d’autant plus cher qu’il est découvert tard.
Utile à S12–
Retard–
Changements–
mène le projet en livrant tout à la fintiens la date en arbitrant le périmètre
Travail accompli et changements découverts
Cas réel · 2010-2012

Le FBI sauve Sentinel en passant aux sprints

Après l’abandon d’un premier système de gestion des dossiers en 2005, le FBI lance Sentinel avec un grand intégrateur. En 2010, le projet est en retard et a consommé l’essentiel de son budget. Le FBI le rapatrie en interne et le confie à une petite équipe qui travaille en sprints, avec des démonstrations régulières aux utilisateurs. Le système est mis en service en juillet 2012. Les rapports de l’Inspection générale du ministère de la Justice ont suivi chaque étape.

À retenir : des livraisons courtes et montrées tôt réduisent le risque, surtout quand le besoin est flou.

Source : U.S. Department of Justice, Office of the Inspector General, rapports d’audit sur le projet Sentinel, 2010 à 2012.

Date fixe, périmètre souple. Dans un contrat client, on peut fixer la date et le budget, et classer le périmètre en « indispensable, important, bonus ». Les changements remplacent du bonus au lieu de repousser la date.

La rétrospective est le vrai moteur. Quinze minutes en fin de sprint pour une seule amélioration concrète. Sans elle, Scrum devient une suite de réunions.

03

Prévoir avec l’historique

Une date avec une probabilité, pas une promesse

Demander à une équipe « quand ce sera fini ? » donne une réponse optimiste, celle d’une bonne semaine. Une meilleure méthode : compter combien de tâches l’équipe a réellement terminées chaque semaine, puis rejouer mille fois l’avenir en tirant au hasard dans cet historique. C’est la simulation de Monte-Carlo. Elle donne une date à 50 % de chances et une date à 85 %. L’équipe digitale de Kumo doit livrer 40 tâches pour le nouveau site.

Des colonnes de blocs de hauteurs régulières, empilées semaine après semaine.
Les dix dernières semaines de Kumo : 3, 5, 2, 6, 4, 4, 1, 5, 3 et 4 tâches terminées. La cheffe de projet a annoncé « 7 semaines, on fait 6 tâches par semaine ».
40
Quelle date annonces-tu au client ?
Optimiste–
À 50 %–
À 85 %–
lance la simulationchoisis la date à annoncer à un client
Durée du projet sur 1 000 avenirs simulés
Cas réel · années 1970

Le manuel scolaire de Kahneman : deux ans prévus, huit réels

Daniel Kahneman dirige une équipe chargée d’écrire un programme et un manuel d’initiation au jugement et à la décision pour les lycées israéliens. Chacun estime le travail à environ deux ans. Il demande alors à un membre expérimenté combien de temps ont pris des équipes comparables : une partie n’a jamais fini, les autres ont mis sept à dix ans. L’équipe continue quand même. Le manuel est terminé huit ans plus tard, et le ministère ne l’utilise jamais.

À retenir : la vue de l’extérieur, ce qu’ont fait des projets semblables, bat l’optimisme de l’équipe. L’historique de vélocité en est la version quotidienne.

Source : Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 (Thinking, Fast and Slow, 2011), chapitre 23, « La vue de l’extérieur ».

Compter des tâches suffit. Pas besoin de points ni d’heures : si les tâches sont découpées à une taille comparable, leur nombre par semaine prévoit aussi bien.

Les biais de planification. Hofstadter, Parkinson et la règle des 90-90 sont dans Murphy et les délais.

04

Charge contre capacité

Une équipe pleine à 100 % est une équipe en retard

Remplir le plan de charge à 100 % paraît rationnel : personne ne reste inactif. Mais le travail n’arrive pas de façon régulière. Les demandes imprévues, les retours clients et les arrêts maladie créent une file d’attente, et la théorie des files d’attente est formelle : quand l’occupation approche 100 %, l’attente ne monte pas un peu, elle explose. Règle le remplissage prévu du studio et regarde ce que deviennent les urgences.

Un entonnoir qui déborde de cartes au-dessus d’un tuyau étroit ; une figurine en retire.
Le studio planifie son trimestre. Chaque semaine arrivent en plus des demandes imprévues : corrections, demandes du client, une réponse à un appel d’offres.
95 %
Attente–
Projets en retard–
Marge libre–
planifie l’équipe à 100 %trouve la charge qui garde l’attente sous une semaine
Attente moyenne selon la charge planifiée
Cas réel · 1999

Les hôpitaux et le seuil des 85 %

Des chercheurs britanniques simulent l’occupation des lits d’un hôpital qui reçoit des urgences arrivant au hasard. Au-delà d’environ 85 % d’occupation moyenne, l’hôpital connaît régulièrement des jours sans lit libre pour un patient urgent, et les crises deviennent fréquentes quand on approche des 90 %. Leur étude est devenue une référence pour le pilotage des capacités hospitalières.

À retenir : un système qui reçoit de l’imprévu a besoin de capacité libre. Ce n’est pas du gaspillage, c’est ce qui absorbe la variabilité.

Source : Adrian Bagust, Michael Place et John Posnett, « Dynamics of bed use in accommodating emergency admissions: stochastic simulation model », BMJ, 1999.

Garder 15 à 20 % de marge. On ne planifie pas l’équipe à 100 %. La marge accueille les imprévus, le support et l’amélioration continue.

Mesurer la vraie capacité. Une personne à temps plein ne fait pas cinq jours de projet : réunions, support, gestion. Compte d’abord ce qui reste.

05

Prioriser par le coût du retard

Ce que coûte chaque semaine d’attente

Quand tout est prioritaire, rien ne l’est. Don Reinertsen propose une question plus utile que « qu’est-ce qui est important ? » : combien coûte chaque semaine de retard de ce projet ? Une subvention perdue, un client qui part, une rentrée scolaire ratée. On divise ensuite ce coût du retard par la durée du projet : c’est le WSJF (weighted shortest job first). Les projets courts et coûteux à retarder passent devant. Ordonne les cinq projets du studio.

Deux colis sur une balance, l’un avec un sablier qui s’écoule vite ; une figurine le choisit.
Cinq projets, une seule équipe. Ils passent l’un après l’autre. Chaque semaine d’attente d’un projet coûte son coût du retard.
Ou applique une règle
Coût total du retard–
Écart au meilleur–
Ordres testés0
teste au moins trois ordrestrouve l’ordre qui coûte le moins
Coût du retard accumulé par projet (k€)
Cas réel · 2010-2013

Maersk Line chiffre ses demandes informatiques

Chez l’armateur danois Maersk Line, des centaines de demandes informatiques attendent, priorisées par des échelles de type « haute, moyenne, basse ». Joshua Arnold et Özlem Yüce font chiffrer à chaque demandeur ce que coûte une semaine de retard. Le résultat surprend : une petite partie des demandes concentre l’essentiel du coût du retard, et certaines demandes jugées « hautes » pèsent très peu. L’ordre de passage est revu en conséquence.

À retenir : mettre un chiffre, même approximatif, sur le retard change les débats de priorité.

Source : Joshua Arnold et Özlem Yüce, « Black Swan Farming using Cost of Delay », retour d’expérience, conférence Agile 2013.

Un ordre de grandeur suffit. Inutile d’être précis à l’euro près : « 5 k€, 20 k€ ou 100 k€ par semaine » suffit à séparer les projets.

Les échéances dures. Une rentrée scolaire ou une date de dépôt de subvention créent un coût du retard brutal : tout ou rien. Traite-les à part, avec leur date.

06

Ton plan de charge et tes priorités

Atelier L’outil du lundi matin, à réutiliser

À toi. Décris l’équipe (personnes, jours par semaine, part du temps hors projets) et les projets (charge estimée en jours, échéance, coût d’une semaine de retard). L’outil calcule le taux de charge, trie par WSJF, simule 500 fois l’avenir avec l’incertitude habituelle des estimations, et donne pour chaque projet une date de fin probable et une date prudente. Il signale les projets à décaler ou à renégocier. Tout est sauvegardé dans ton navigateur.

Partir d’un exemple
Capacité / sem.–
Taux de charge–
En retard (prudent)–
décris l’équipesaisis au moins quatre projets complets
Projets dans l’ordre WSJF : fin probable, fin prudente, échéance

Ta synthèse

Remplis l’outil ou charge un exemple pour voir le plan.

Moins d’en-cours

Limiter les projets ouverts ; finir avant de commencer.

Montrer tôt

Des sprints courts, une revue avec le client, un périmètre arbitré.

Prévoir avec l’historique

Une date à 85 % pour le client, pas la date optimiste.

Marge et coût du retard

15 à 20 % de capacité libre, et un ordre de passage chiffré.

Pour aller plus loin

L’univers Fashion Geek