Actif = passif, toujours
Chaque euro possédé a été financé par quelqu’unÀ gauche, l’actif : tout ce que l’entreprise possède ou doit recevoir. À droite, le passif : d’où vient l’argent, des associés (capitaux propres) ou des créanciers (dettes). Les deux totaux sont égaux par construction, parce que chaque opération touche deux lignes à la fois. C’est la comptabilité en partie double, héritée des marchands italiens de la fin du Moyen Âge. Enregistre les premiers mois de Kumo.

Wirecard : 1,9 milliard d’euros qui n’existaient pas
Le 18 juin 2020, Wirecard, fleuron allemand du paiement coté au DAX, annonce que son auditeur ne peut pas confirmer 1,9 milliard d’euros de trésorerie censés se trouver sur des comptes fiduciaires en Asie. Quatre jours plus tard, la société reconnaît que ces fonds n’existent probablement pas. Elle dépose le bilan le 25 juin. Son bilan était pourtant parfaitement équilibré : en face de ventes fictives, on avait inscrit une trésorerie fictive.
À retenir : un bilan équilibré prouve que les écritures sont cohérentes, pas qu’elles sont vraies. C’est pour cela que les auditeurs vérifient les lignes auprès de tiers : banques, clients, fournisseurs.
Source : communiqués de Wirecard AG des 18, 22 et 25 juin 2020 ; enquêtes du Financial Times, 2019-2020.
Une photo, pas un film. Le bilan décrit un instant, en général le 31 décembre. Le compte de résultat raconte ce qui s’est passé entre deux photos.
Le lien entre les deux. Le bénéfice de l’année rejoint les capitaux propres. C’est pour cela que la vente de 50 k€ fait monter le passif de 20 k€ : la marge appartient aux associés.
Le réflexe. Devant n’importe quelle décision, demande-toi quelles deux lignes elle touche. Un achat comptant ne crée pas de richesse, il la change de forme.
Ce que l’entreprise possède
De ce qui reste longtemps à ce qui se transforme vite en argentL’actif se lit de haut en bas, du moins liquide au plus liquide. En haut, les immobilisations : ce qui sert durablement (machines, boutiques, logiciels). En bas, l’actif circulant : les stocks, les créances sur les clients, la trésorerie. Et certaines richesses n’y figurent pas du tout. Range les éléments de Kumo au 31 décembre.

LinkedIn : une richesse invisible jusqu’au jour du rachat
En 2016, Microsoft rachète LinkedIn pour 26,2 milliards de dollars. La veille, l’essentiel de ce qui faisait la valeur de LinkedIn (son réseau de membres, sa marque, ses données) ne figurait pas à son bilan, parce qu’il l’avait construit lui-même. Après le rachat, Microsoft inscrit à son actif des actifs incorporels et un écart d’acquisition (le goodwill) de plusieurs milliards : la même richesse devient visible parce qu’elle a été payée.
À retenir : deux entreprises identiques peuvent afficher des bilans très différents selon qu’elles ont construit ou acheté leurs actifs immatériels. Pour les comparer, il faut lire l’annexe.
Source : Microsoft, communiqué du 13 juin 2016 et rapport annuel (formulaire 10-K) 2017, note sur les acquisitions.
L’amortissement. Une machine de 60 k€ utilisée cinq ans perd 12 k€ de valeur comptable par an. L’actif la montre à sa valeur nette, pas à son prix d’achat.
Les actifs invisibles. Une marque ou un fichier clients construits en interne ne peuvent pas être inscrits au bilan (norme IAS 38). Ils n’y entrent que s’ils ont été achetés, lors d’un rachat d’entreprise par exemple.
Le stock n’est pas de l’argent. Il vaut ce qu’on arrivera à le vendre. Une collection démodée doit être dépréciée, et le résultat baisse d’autant.
Qui finance l’entreprise
Les capitaux propres encaissent les chocs, la dette les amplifieLe passif dit qui a mis l’argent. Les associés apportent des capitaux propres : ils ne sont payés que s’il reste un bénéfice. Les banques prêtent : elles touchent leurs intérêts quoi qu’il arrive. Plus de dette fait monter la rentabilité des fonds propres les bonnes années, et la fait plonger les mauvaises. C’est l’effet de levier. Kumo doit financer 1 800 k€ d’actifs pour ouvrir deux boutiques.

Casino : les créanciers prennent les clés
Après des années d’endettement élevé, le groupe Casino ne parvient plus à faire face à ses échéances. En 2023, il engage une procédure de sauvegarde accélérée et négocie avec ses créanciers. Le plan, validé par le tribunal de commerce de Paris en février 2024, convertit une grande partie de la dette en capital. Un consortium mené par Daniel Křetínský prend le contrôle, et l’actionnaire historique, la holding de Jean-Charles Naouri, est presque entièrement effacé du capital.
À retenir : la dette passe avant les associés. Quand elle devient trop lourde, les créanciers deviennent les nouveaux propriétaires, et les anciens actionnaires perdent presque tout.
Source : communiqués du groupe Casino, juillet 2023 à mars 2024 ; jugement du tribunal de commerce de Paris, février 2024.
La règle du levier. Tant que les actifs rapportent plus que le coût de la dette après impôt, emprunter augmente la rentabilité des associés. Quand ils rapportent moins, la dette la détruit.
Ce que regarde la banque. Le rapport entre la dette et les fonds propres, et surtout la capacité à rembourser : les contrats de prêt fixent souvent un plafond de dette nette exprimé en années d’EBE.
Les fonds propres, un amortisseur. Une start-up sans revenus stables se finance surtout en capital : elle ne pourrait pas payer des intérêts les mauvaises années.
Le besoin en fonds de roulement
L’argent coincé entre le paiement du fournisseur et celui du clientKumo achète ses baskets, les stocke, les vend, puis attend d’être payée par les revendeurs. Pendant ce temps, il faut avoir payé le fournisseur. Le BFR mesure cet argent immobilisé : stocks + créances clients − dettes fournisseurs. On l’exprime souvent en jours de chiffre d’affaires. Kumo fait 4 800 k€ de ventes par an, soit environ 13 k€ par jour : chaque jour de BFR immobilise 13 k€.

Toyota : produire à la demande pour ne plus stocker
Dans l’après-guerre, Toyota manque de capitaux et ne peut pas immobiliser de gros stocks. Taiichi Ohno met au point le « juste-à-temps » : chaque poste ne produit que ce que le poste suivant vient de consommer, signalé par une simple carte, le kanban. Le stock entre les ateliers fond, et avec lui l’argent immobilisé. Le système devient une référence mondiale de l’industrie à partir des années 1980.
À retenir : le stock est souvent le premier levier du BFR. Le réduire demande de changer la façon de produire, pas seulement de compter.
Source : Taiichi Ohno, L’Esprit Toyota (éd. originale 1978) ; James P. Womack, Daniel T. Jones, Daniel Roos, The Machine That Changed the World, 1990.
Trois leviers. Moins de stock (fabriquer plus près de la demande), faire payer les clients plus vite, obtenir des délais fournisseurs. Le premier est souvent le plus puissant.
La loi encadre les délais. En France, la loi de modernisation de l’économie de 2008 plafonne les délais de paiement entre entreprises à 60 jours à compter de la facture, ou 45 jours fin de mois.
Le BFR suit les ventes. À délais constants, il grossit au même rythme que le chiffre d’affaires. Une entreprise rentable qui croît vite peut manquer de cash.
Le BFR négatif
Quand les clients financent l’entrepriseDans un supermarché, le client paie à la caisse, le jour même. Le stock tourne en quelques semaines, et le fournisseur est payé plus tard. L’enseigne encaisse avant de décaisser : son BFR est négatif, et chaque euro de ventes supplémentaire lui apporte de la trésorerie. Amazon a bâti une partie de sa croissance sur le même ressort. Compare trois modèles, à chiffre d’affaires égal.

Costco : le client paie avant même d’entrer
Chez Costco, il faut acheter une carte de membre annuelle pour faire ses courses. Cette cotisation est encaissée d’avance, avant le moindre achat. Les références, peu nombreuses et vendues en gros volumes, tournent très vite, souvent avant que le fournisseur soit payé. Les cotisations représentent une grande partie du résultat d’exploitation du groupe, et chaque nouveau magasin apporte du cash au lieu d’en consommer.
À retenir : cotisation payée d’avance et stock qui tourne vite : deux mécanismes qui font financer la croissance par les clients et les fournisseurs.
Source : Costco Wholesale Corporation, rapport annuel (formulaire 10-K), section sur les cotisations des membres.
Les modèles qui encaissent d’abord. Grande distribution, abonnements payés d’avance, précommandes, billetterie : le client paie avant que l’entreprise ne dépense.
Le revers. Si les ventes baissent, le mécanisme s’inverse : il faut payer les fournisseurs d’hier avec les encaissements plus faibles d’aujourd’hui.
Une question à poser. Devant un business plan, demande qui finance le cycle : les associés, la banque, les fournisseurs ou les clients.
Équilibre
Chaque opération touche deux lignes. Actif = passif, toujours.
Actif et passif
Ce qu’on possède, et qui l’a financé. La dette amplifie les bonnes et les mauvaises années.
BFR
Stocks + clients − fournisseurs. Chaque jour gagné libère du cash.
BFR négatif
Quand les clients paient d’abord, la croissance finance l’entreprise.
Calcule ton BFR
Atelier L’argent coincé dans ton cycle, en euros et en joursÀ toi. Reprends le dernier bilan de ton entreprise, ou une estimation : stocks, créances clients, aides et subventions à recevoir, dettes fournisseurs, dettes fiscales et sociales, acomptes reçus. L’outil calcule ton BFR, le traduit en jours de chiffre d’affaires et chiffre chaque levier. Tout reste enregistré dans ton navigateur.
Ta synthèse
Remplis l’outil pour voir le verdict.
Pour aller plus loin
- Autorité des normes comptables, Plan comptable général (règlement ANC n° 2014-03), structure du bilan.
- IAS 38, Immobilisations incorporelles, § 63 : les marques et listes de clients générées en interne ne sont pas comptabilisées à l’actif.
- Loi n° 2008-776 du 4 août 2008 de modernisation de l’économie, délais de paiement (article L. 441-10 du Code de commerce).
- Pierre Vernimmen, Pascal Quiry, Yann Le Fur, Finance d’entreprise, Dalloz, édition annuelle : besoin en fonds de roulement et effet de levier.
- Luca Pacioli, Summa de arithmetica, Venise, 1494 : première description imprimée de la comptabilité en partie double.