Fashion Geek MBA
Fashion GeekMBA · Module 1 · Penser clair · 6 étapes

Les biais du décideur

Daniel Kahneman et Amos Tversky ont montré, expérience après expérience, que nos jugements dévient de façon prévisible. Ces cinq labos te font vivre leurs expériences les plus célèbres, sur toi-même, puis montrent ce qu’elles changent dans une négociation, un comité ou un budget.

Un chiffre au hasard, puis une estimation
10Chiffre tiré
25 %Estimation médiane
–Écart dû au hasard

Le chiffre tiré n’a aucun rapport avec la question. Il déplace pourtant les réponses.

Commencer35 min · niveau école de commerce
Tversky et Kahneman, 1974
01

L’ancrage

Le premier chiffre entendu tire toutes les estimations vers lui

En 1974, Tversky et Kahneman font tourner devant des étudiants une roue truquée qui s’arrête sur 10 ou sur 65. Puis ils demandent : quel pourcentage des pays de l’ONU sont africains ? Médiane des réponses : 25 % après le 10, 45 % après le 65. Un chiffre au hasard a déplacé le jugement de vingt points. À toi.

Une ancre indigo reliée par une chaîne à l’aiguille d’une jauge ; deux figurines tirent l’aiguille sans parvenir à l’éloigner.
Une négociation. Tu rachètes une machine d’occasion. Le vendeur ouvre avec un prix, tiré au hasard ici. Estime ensuite ce que vaut vraiment la machine.
–
50 k€
Prix annoncé–
Ton estimation–
Valeur de marché–
estime après une annonce haute et après une annonce basseactive le contre-ancrage et estime à nouveau
Tes estimations selon le prix annoncé
Cas réel · 2010

Le prix barré de l’iPad

Le 27 janvier 2010, Steve Jobs présente l’iPad. Avant d’annoncer le prix, il rappelle que les commentateurs l’attendent autour de 999 dollars. Ce chiffre s’affiche en grand à l’écran, puis il est barré et remplacé par 499 dollars, pour le modèle d’entrée de gamme. Le public applaudit. L’iPad n’a jamais été vendu 999 dollars : le premier chiffre servait d’ancre, et 499 a paru une bonne affaire.

À retenir : le premier chiffre posé dans la tête de l’autre fixe l’échelle. Le choisir est un acte de négociation.

Source : Keynote d’Apple, présentation de l’iPad, San Francisco, 27 janvier 2010.

Annonce en premier. En négociation, celui qui pose le premier chiffre crédible ancre la discussion. Les études de négociation le confirment largement.

Le contre-ancrage. Écrire son propre chiffre avant d’entendre l’autre, et chercher les raisons pour lesquelles l’ancre serait fausse.

En comité budgétaire. Le budget de l’an dernier est une ancre. Repartir de zéro de temps en temps (budget base zéro) la neutralise.

02

Le biais de confirmation

On cherche ce qui confirme notre idée, rarement ce qui la contredit

Peter Wason, 1960. Il annonce que la suite 2, 4, 6 respecte une règle secrète, et demande de la deviner en proposant d’autres suites. La plupart des gens testent 8, 10, 12, puis 20, 22, 24, reçoivent des « oui » et annoncent fièrement une règle fausse. Le piège : ne tester que des suites qui confirment son idée. Essaie.

Une figurine à la loupe n’examine que des cubes turquoise alignés ; un cube corail différent reste ignoré derrière elle.
La suite 2, 4, 6 respecte la règle. Propose des suites de trois nombres ; je réponds oui ou non. Quand tu es sûr, annonce la règle.
La règle, selon toi
obtiens au moins un « non »trouve la règle
Ce que disent tes tests

Un test qui peut répondre « non » t’apprend plus qu’un test dont tu connais déjà la réponse.

Cas réel · 1985

New Coke et les 200 000 dégustations

Au début des années 1980, Coca-Cola perd du terrain face à Pepsi dans les tests à l’aveugle. L’entreprise met au point une nouvelle recette et la fait goûter à environ 200 000 consommateurs : la majorité la préfère. Le 23 avril 1985, elle remplace l’ancienne. La colère est immédiate : lettres, appels, pétitions. Le 11 juillet, Coca-Cola annonce le retour de la recette d’origine, rebaptisée Coca-Cola Classic. Les tests mesuraient le goût, jamais l’attachement à la marque.

À retenir : des milliers de tests qui confirment ne valent pas le seul test qui aurait pu dire non : « Que ressentiriez-vous si l’ancienne recette disparaissait ? »

Source : The Coca-Cola Company, historique officiel « The Real Story of New Coke » ; Mark Pendergrast, For God, Country and Coca-Cola, 1993.

Cherche le « non ». Pour une hypothèse de marché, demande-toi : quel résultat me prouverait que j’ai tort ? Puis va le chercher.

L’avocat du diable désigné. Une personne chargée de démonter le projet en comité, à tour de rôle, sans que ça vise quiconque.

Dans le recrutement. La première impression oriente toutes les questions qui suivent. Une grille d’entretien identique pour tous limite l’effet.

03

Les coûts irrécupérables

Ce qui est dépensé est perdu, quoi qu’on décide

Les Anglais l’appellent aussi l’erreur du Concorde : les gouvernements français et britannique ont continué à financer l’avion longtemps après avoir compris qu’il ne serait pas rentable, en partie parce qu’on y avait déjà tant mis. Seule la suite compte : combien il reste à payer, et ce que ça rapportera. Tu présides le comité d’investissement.

Une figurine verse des pièces dans un puits sans fond ; une autre lui montre un chemin turquoise qui mène ailleurs.
Le projet Orion a déjà coûté 800 000 €. Il faut 400 000 € de plus pour le finir ; il rapportera ensuite 300 000 €. Avec les mêmes 400 000 €, le projet Lyra rapporterait 550 000 €.
Déjà dépensé800 k€
Gain net d’Orion−100 k€
Gain net de Lyra+150 k€
décide avec les 800 k€ visiblesdécide avec les 800 k€ masquésprends la même bonne décision les deux fois
Ce qui reste à dépenser et à gagner
Cas réel · 2011

Netflix enterre Qwikster en trois semaines

Le 18 septembre 2011, Reed Hastings annonce que Netflix va séparer ses deux activités : le streaming garde le nom Netflix, la location de DVD par courrier devient Qwikster, avec un site et un abonnement à part. Les clients protestent massivement. Le 10 octobre, Netflix renonce à Qwikster, malgré le nom choisi, le travail engagé et l’annonce publique. Hastings reconnaît l’erreur plutôt que de défendre ce qui était déjà investi.

À retenir : on peut arrêter un projet très visible. Ce qui est déjà dépensé, y compris en réputation, ne justifie pas de continuer dans la mauvaise direction.

Source : Netflix, billets de blog de Reed Hastings des 18 septembre et 10 octobre 2011.

La question qui libère. « Si on partait de zéro aujourd’hui, lancerait-on ce projet ? » Si la réponse est non, l’argent déjà dépensé n’y change rien.

Pourquoi on s’entête. Arrêter, c’est reconnaître une erreur. Les organisations qui protègent ceux qui arrêtent à temps prennent de meilleures décisions.

Des points d’arrêt prévus. Fixer dès le départ les critères qui feront arrêter le projet, avant d’y être attaché.

04

L’heuristique de disponibilité

Ce qui vient facilement en tête paraît plus fréquent

Tversky et Kahneman, 1973 : ils lisent une liste de noms, avec plus d’hommes que de femmes, mais où les femmes sont célèbres. Ensuite, la plupart des participants affirment que la liste contenait plus de femmes. Les noms connus reviennent plus facilement, donc semblent plus nombreux. Refais l’expérience : une liste va défiler pendant 15 secondes.

Une étagère de boîtes grises identiques ; quelques boîtes indigo éclairées par un projecteur attirent seules le regard d’une figurine.
Regarde la liste sans compter. Elle disparaîtra au bout de 15 secondes.
réponds à la questioncompte la liste révélée
La liste

Elle apparaîtra ici.

Cas réel · 2001

Après le 11 septembre, la route a tué

Après les attentats du 11 septembre 2001, beaucoup d’Américains ont eu peur de l’avion et ont pris la voiture. Or, kilomètre pour kilomètre, la route est bien plus dangereuse. Le psychologue Gerd Gigerenzer a estimé qu’environ 1 500 personnes de plus que d’habitude sont mortes sur les routes américaines dans l’année qui a suivi. Le risque le plus spectaculaire, le plus présent à l’esprit, n’était pas le plus grand.

À retenir : l’image qui revient le plus facilement n’est pas la plus fréquente. Avant de décider, demander la statistique.

Source : Gerd Gigerenzer, « Out of the Frying Pan into the Fire », Risk Analysis, 2006.

Les risques spectaculaires. Après une cyberattaque très médiatisée, les comités surestiment ce risque et sous-estiment les pannes banales, pourtant plus fréquentes.

Les évaluations annuelles. Les deux derniers mois pèsent plus que les dix premiers, parce qu’on s’en souvient. Noter les faits au fil de l’année corrige l’effet.

Le remède. Remplacer l’impression par un chiffre : « Combien de fois c’est arrivé l’an dernier ? »

05

L’effet de cadrage

La même décision, présentée autrement, change de réponse

Tversky et Kahneman, Science, 1981 : une épidémie menace 600 personnes, deux programmes sont possibles. Présentés en vies sauvées, 72 % choisissent le programme sûr. Présentés en morts évitables, 78 % choisissent le pari. Les chiffres sont identiques. Réponds aux deux versions, puis compare-toi.

La même sphère blanche dans un cadre turquoise et dans un cadre corail ; deux groupes de figurines réagissent à l’opposé.
réponds aux deux versionscompare tes réponses à l’étude
Part des participants qui choisissent le programme sûr
Cas réel · 1982

Même les médecins s’y laissent prendre

En 1982, Barbara McNeil, Amos Tversky et leurs collègues présentent deux traitements du cancer du poumon, la chirurgie et la radiothérapie, à des patients, à des étudiants et à des médecins. Pour la moitié des participants, les résultats sont exprimés en chances de survie ; pour l’autre moitié, en risques de décès. Les chiffres sont les mêmes. La chirurgie, dont le risque de décès immédiat est plus élevé, est nettement moins choisie quand on parle de mortalité. Les médecins réagissent comme les autres.

À retenir : l’expertise ne protège pas du cadrage. Présenter les deux versions, survie et mortalité, gain et perte, avant de trancher.

Source : Barbara J. McNeil et coll., « On the Elicitation of Preferences for Alternative Therapies », New England Journal of Medicine, 1982.

Gain ou perte. Face à un gain sûr, on évite le risque ; face à une perte sûre, on parie. C’est la théorie des perspectives, qui a valu à Kahneman le prix Nobel d’économie en 2002.

Pour décider. Reformule toujours une décision dans les deux cadres avant de trancher. Si ta préférence change, c’est le cadre qui décidait.

Pour convaincre. « 95 % de réussite » et « 5 % d’échec » ne produisent pas le même effet. Le choix du cadre est une responsabilité.

Ancrage

Écrire son chiffre avant d’entendre celui de l’autre.

Confirmation

Chercher le test qui pourrait dire non.

Coûts perdus

Seuls comptent ce qui reste à payer et ce que ça rapportera.

Disponibilité et cadrage

Un chiffre plutôt qu’une impression, et les deux cadres avant de trancher.

06

La check-list anti-biais

Atelier Douze questions avant une grosse décision

Daniel Kahneman, Dan Lovallo et Olivier Sibony ont proposé en 2011 une liste de douze questions à poser à une recommandation avant de dire oui. Elle ne sert pas à refaire l’analyse, mais à repérer les biais de ceux qui la portent. Chaque question se lit ainsi : « Alerte » veut dire « oui, le problème est là ». Applique-la à une vraie décision en cours : un recrutement, un investissement, un partenariat. L’outil calcule un niveau de risque et te donne les questions à poser en comité.

Partir d’un exemple
nomme la décisionréponds aux douze questions
Où sont les risques
Risque de biais–
Alertes–
Verdict–

Tes questions pour le comité

Réponds aux douze questions pour obtenir le verdict.

Pour aller plus loin

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